VASES GIGOGNES
UNE HISTOIRE COMMENCÉE BIEN AVANT L’ATELIER, AU COEUR DE L’ARBRE
Frêne canadien
Depuis 2020

Début du printemps 2020. Quel soulagement d’atteindre enfin notre chalet en cette période troublée et empreinte d’inquiétude. L’incertitude générale nous confine aux limites de la propriété pendant une dizaine de jours, mais ce compromis paraît bien léger au regard du plaisir de retrouver notre refuge estival.
La corde de bois est livrée dans le respect des règles sanitaires liées à la Covid : les bûches fendues sont déposées au chemin, depuis la fenêtre, nous observons le livreur récupérer le chèque placé dans un sac refermable, laissé à l’écart sur le patio, un simple signe de la main tient lieu de remerciement. Le froid humide, le crachin persistant et la verdure encore hésitante alourdissent une atmosphère déjà morose. Je recouvre la pile d’une bâche blanche, semblable à un linceul, en pensant à ces frênes autrefois majestueux, désormais réduits à ce triste amas sans éclat.

Le lendemain, j’examine les bûches une à une. Leurs faces fracturées révèlent des veines assez droites, ponctuées de quelques nœuds et de belles irrégularités naturelles. Le bois est sain, souvent superbe. S’il n’est plus un matériau parfait, je suis convaincu que l’arbre n’a pas dit son dernier mot, qu’il a encore quelque chose à exprimer. Je ne peux me résoudre à le voir disparaître en fumée ; il m’appartient d’en prolonger le cycle de sa vie.
Le projet qui naîtra de cette réflexion reste simple. Dans la continuité d’un geste ancestral, il s’agit d’abord d’équarrir grossièrement la bûche, puis d’en détacher quatre « parois » à l’aide d’une hache ou d’un départoir. L’intention peut être précise, mais le coup final demeure sans appel : sous l’impact, les fibres dictent la forme et imposent leur caractère.



La partie inférieure du cœur est ensuite coupée pour constituer le fond du vase « parent » — certains anneaux de croissance couvrent plus de cinquante ans — tandis que la partie supérieure donnera naissance à une nouvelle génération de vases. En répétant ce procédé, je crée des ensembles pouvant compter jusqu’à cinq pièces, unies par une cohérence naturelle de formes et de teintes, issues d’une même origine. Contrairement à mes précédents projets d’ébénisterie, il ne s’agit plus de contraindre la matière à une forme prédéterminée : ici, le bois décide.

Aucune correction des surfaces, aucune finition. Un léger brossage suffit à adoucir les fibres. Le bois demeure brut, sa teinte se réchauffera avec le temps. Wabi-sabi.
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